Les Muses orphelines

Michel Marc Bouchard

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De beaux moments de théâtre

par Denise Pelletier

CHICOUTIMI (DP) - En fin de semaine dernière à Chicoutimi et à Alma, le public s'est rendu en grand nombre voir «Les muses Orphelines» de Michel-Marc Bouchard: c’est tout à l’honneur des gens de la région que d’avoir ainsi montré leur intérêt pour le travail d'un auteur d'ici, pour ce texte bien structuré, profond et dérangeant, servi par une mise en scène précise et subtile et une remarquable équipe de comédiens, comme nous avons pu le constater samedi dernier à l'auditorium Dufour.

L’action de la pièce se déroule à Saint-Ludger-de-Milot: trois soeurs et leur frère attendent la venue de leur mère. Ce sont Catherine la vieille fille qui tente de maintenir ensemble ce qui reste de la famille, Isabelle, handicapée intellectuelle que l'on appelle la «mongole», Luc, l’écrivain qui ne réussit jamais à écrire, et Martine, la militaire qui a fui son milieu et qui y revient, elle aussi dans l’espoir de rencontrer sa mère. Adultes par l’âge, ils sont tous restés accrochés à un événement survenu 20 ans plus tôt: le départ de leur mère, qui les a abandonnés pour aller vivre avec un amant. Lors de cette réunion, provoquée par la «retardée» qui vient de découvrir que sa mère n’est pas morte, contrairement à ce qu’on lui avait raconté, chacun va effectuer un retour sur cet abandon, sur la souffrance qu’il a provoquée.

Ainsi vont s’expliquer les caractéristiques de chacun: la militaire a intégré la virilité du père absent, le garçon se promène dans le village enveloppé de jupes gitanes qui évoquent celles de sa mère, la vieille fille joue quant à elle le rôle même de la mère absente, et la plus jeune essaie d’apprendre tous les mots qu’elle ne comprend pas en les écrivant dans un cahier, comme pour retenir une vie qui lui échappe.

La mise en scène de René-Richard Cyr, très sobre, repose presque entièrement sur le jeu des acteurs, sur l’interaction entre les personnages qui se marque par des gestes subtils, par des expressions à peine esquissées mais d’autant plus efficaces. Il est servi par de magnifiques comédiens, dont la plus remarquable est certes Pascale Desrochers, dans le rôle d’Isabelle: cette jeune déficiente est devenue le personnage principal, le pivot de la pièce retravaillée par l’auteur, alors que dans la première version, celle de 1985, c’était plutôt le personnage de Luc qui était mis en lumière. La comédienne, éblouissante, utilise tout un registre de tons et de gestes, parfois très discrets, pour faire comprendre que le handicap du personnage aiguise sa sensibilité et lui donne une meilleure perception de ce qui se passe réellement. Très belle prestation également de Louise Portal en vieille fille déchirée entre le devoir et l'amertume, et des deux autres comédiens, Marie-France Lambert et Stéphane Simard.

Le décor est sobre bien qu’on ait construit tous les murs de la salle à manger: il y a un petit comptoir, une double porte, et quatre tables, tables que l’on déplace, sur lesquelles on monte. Décor complété par quelques projections qui donnent au dernier acte une atmosphère un peu irréelle, pour bien marquer que l’on entre dans l’imaginaire, dans le psychisme des personnages.

Quant à la pièce elle-même, elle est bien menée, fortement structurée, nous faisant découvrir progressivement ce qui se cache sous les attitudes, sous les apparences et constituant une montée émotive savamment orchestrée. A travers quatre personnages bien typés, auxquels on finit par s’attacher, le texte nous propose un portrait très humain, nous montre la souffrance que provoque l’abandon, et quelles luttes intérieures, souvent vaines, occasionne cette souffrance.

Une pièce dont on ressort troublé, ému, angoissé peut-être, mais en tout cas avec la certitude d’avoir assisté à des moments de théâtre exceptionnels.

Il y a eu près de 700 personnes samedi à l'auditorium Dufour et 325 dimanche à l'auditorium d'Alma pour «Les Muses orphelines». Le vaudeville de Gilles Latulippe «Salut Cocu!», présenté la veille dans les deux salles, a attiré 500 personnes à Chicoutimi et 650 à Alma.

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